02.05.2006
la vie damascene XVII
par Denis...
La poussière écrit l'histoire
Etrange pays où l'homme laisse à la poussière le soin d'écrire son histoire. Ici ce n'est pas le temps qui fait et défait l'œuvre de l'homme mais l'homme qui regarde son passé et son présent s'amonceler en désert.
"… et tu redeviendras poussière…" l'homme et le sable essaient de vivre ensemble, sans doute l'un contre l'autre: quand les conquêtes ou les cataclysmes détruisent les travaux et les richesses du savoir-faire de l'homme, le sable les protège en les cachant (le théâtre de Bosra, fresques de Doura Europos), mais quand le soleil et le vent transforment la pierre des colonnades et des linteaux en sable, c'est la connaissance de l'homme qui s'évertue à en préserver les derniers signes, les derniers mots gravés ou les dernières couleurs (fresques de la chapelle de Marmoussa).
Ainsi la patience de l'archéologue, son intelligence et ses moyens ne peuvent-ils désormais que ralentir la marche de la mer de sable au rythme des sources qui s'épuisent (Palmyre).
Quelques bédouins font commerce de ces ruines mais déjà les appareils photos numériques des touristes viennent à bout des cartes postales passées et ternies par les mains burinées des chameliers.
D'autres bédouins semblent avoir fait le choix de la proximité des villes pour survivre et faire commerce de leurs troupeaux, à portée de voix du muezzin. Leurs campements sont établis près des plaines jonchées de tas de gravats provenant sans doute des travaux de la ville, alignés comme les pyramides d'épices des souks; a perte de vue, un tapis mouvant de sacs noirs et blancs de polypropylène vides ou pleins, souvent agglutinés par le vent au pied des arbres ou des murets. Cette pollution inquiétante de la ville n'intrigue pas le bétail.
Que pensent ces bergers des splendeurs de leur passé? Les mosaïques de la mosquée des Omeyyades représentent elles ce que leurs aïeuls ont connus ou ce que le Prophète leur a promis? Ils vivent là, posés sur les couches ensevelies de leur histoire; et le sable les menace.
La ville est à voir sous plusieurs angles, plusieurs niveaux:
- la vie dans les souks: lorsque les rideaux de fer rouillés et encrassés se relèvent, c'est l'explosion des couleurs et des matières entassées dans de minuscules échoppes. Le plastique peut côtoyer l'or et les épices, les robes de princesse des mille et une nuits et les tapis semblent dialoguer avec les jeans et les bois incrustés d'ivoire ou les fleurs artificielles.
- Le dédale des ruelles sombres et poussiéreuses de la vieille ville où les enfants s'amusent avec bien peu, abrités par les balcons soutenus de rondins obliques que le poids du torchis, des parpaings et des années ébranlent. Très souvent les portes entrouvertes invitent à la curiosité sur les cours intérieures; qu'il s'agisse de maisons particulières, de restaurants ou de boutiques, c'est bien là que l'on peut apprécier le cachet des vieilles demeures et l'esprit du lieu de vie privée. La restauration de ces espaces semble encore bien rare.
Mais le Syrien est avenant, il ne faut pas refuser son invitation à découvrir les cours somptueuses des demeures ombragées par les citronniers et rafraîchies par les fontaines de marbre rose.
- les grandes rues: comme toutes les villes où le moteur est maître. Mais ici le flot pétaradant est majoritairement jaune de taxis et gris de mini bus ciselés, martelés comme les plateaux de cuivre; les pare-brise sont tatoués des célébrités présidentielles. On peut monter ou descendre en marche, n'importe où, même au beau milieu de la voie; il suffit de dire où l'on va et de faire passer la monnaie de mains en mains jusqu'au chauffeur. Le Syrien conduit très bien...surtout si d'une main il peut pétrir l'avertisseur et de l'autre boire son thé! Pour traverser la rue, comme Camille, on se jette dans le trafic, aucun risque…si ce n'est un coup de klaxon. Il y a un réel paradoxe entre la précision de la conduite et l'état de délabrement avancé de la plupart des véhicules: le Syrien s'adonne volontiers aux improvisations mécaniques à en juger les étalages de demies carcasses et de pièces détachées à vendre sur les trottoirs huileux des quartiers spécialisés. Et puis il y a la flotte de cars de transports scolaires ou touristiques: les uns décorés comme les trick-tracks, véritables mosaïques ambulantes, puzzles de tubes chromés, de phares colorés et de tôles scintillantes, et les autres affublés de garnitures de corbillards et de moquettes crasseuses; tous disparaissent dans des nuages de fumées noires insupportables qui ponctuent leurs démarrages et accélérations. On peut aussi croiser pêle-mêle des triporteurs (sur châssis 404 Peugeot), des carrioles de marchands de fruits et légumes, des belles américaines au luxe décati et des théières chromées ambulantes sur les porte-bagages de vélos rouillés.
- La ville vue de dessus: c'est certainement le meilleur angle pour percevoir que ce peuple n'est décidément pas bâtisseur. Comme le bédouin, le citadin s'accommode de la sédimentation de son environnement urbain.
Nous avons eu la chance de voir le centre ville depuis une terrasse au dessus de boutique d'un antiquaire. Le plafond de la ville ressemble à un immense décor inachevé d'où émerge l'imposante silhouette de la mosquée des Omeyyades et de nombreux minarets. Au loin, le mont Qassioun aux couleurs chaudes, prête son flan ambré et doré à une imbrication de cubes grisâtres de deux ou trois étages, agglutinés autour d'immeubles récents plus hauts, parfois inachevés aux formes cubiques, peu élancées et aux façades plus chaudes. D'innombrables terrasses jonchées de citernes de plastique rouge ou de réservoirs cubiques de tôle grise ou ocre rouge rouillée se soumettent aux vents de sable et aux rayons du soleil. Cet immense jeu de construction cubiste supporte une trame anarchique de fils électriques, d'antennes, de tubes de ferraille, de rambardes, de chapelets de paraboles et de tonnelles accueillant volontiers le feuillage d'une vieille vigne. Les alignements de tôles ondulées incurvées, rongées de rouille, protégent les galeries des souks, bordés des dômes des mosquées et des hammams.
Damas est grise, ses habitants continuent de la ternir en lui jetant leurs détritus en pâture; triste reconnaissance pour cette cité légendaire.
Le vent, la pollution et la négligence patinent lentement cette mosaïque inachevée, sableuse ou rougeâtre de parpaings bruts, rugueux et mal assemblés. Un paysage auquel seule la lumière du soleil apporte un jeu d'ombres roses et bistre pour en révéler sa complexité. Mais la lumière est lourde de particules; on ne trouve donc l'éclat du bleu oriental des mosaïques du mausolée de Sayyida Zineb qu'au sommet du Qassioun. Etonnante ville qui s'étire tout autour comme un croissant, épiée par le palais de béton neuf et dépouillé du président perché sur un autre mont.
En vivant deux semaines au cœur de Bab Touma, on perçoit bien les sons et les rythmes des nécessités qui font vibrer le vieux Damas.
Au contact de la rue et des commerçants, on commence à discerner l'espace qui sépare la vie privée de la vie commune.
On a bien le sentiment que le présent ne prolonge le passé que dans l'esprit, la parole et le regard du patrimoine; pour que le cadre de vie des Syriens retrouve l'éclat de ses richesses, il faudra lutter contre les vents de sable et les tempêtes de l'histoire.
L'attentisme, la livre Syrienne et le soleil ne sont pas prêts; le millénaire d'avance de la pensée des hommes d'Ugarit est accompli.
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Commentaires
il faudra surtout lutter contre le néo libéralisme de certaines puissances(et elles sont nombreuses aujourd hui) qui se justifient du moindre prétexte vrai ou faux pour piller les pays du Moyen Orient afin de leur amener la démocratie et la liberté...
Ecrit par : stéphane | 30.05.2006
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